Une installation à l’étranger transforme les habitudes, les relations et parfois la place de chacun dans la famille. Dans cet entretien, Marion Dieumegard aborde la dimension psychologique de ces changements et les situations qu’elle rencontre dans sa pratique.
Dans cet entretien
1. Parcours et installation à Hong Kong2. Les difficultés de l’expatriation3. Le rythme de vie à Hong Kong4. La place du conjoint accompagnateur5. Les enfants et les adolescents6. Quand consulter ?7. TDAH, autisme et continuité de l’accompagnement8. Oser demander de l’aide1. Marion Dieumegard, pouvez-vous nous présenter votre parcours et nous expliquer ce qui vous a conduite à exercer comme psychologue clinicienne et psychothérapeute française à Hong Kong ?
Bien sûr. Je suis psychologue clinicienne et psychothérapeute, diplômée d'une licence de psychologie générale et d'un master de psychologie clinique. En France, j'ai exercé dans des institutions médico-sociales, hospitalières et de formation, avant de me tourner vers une pratique libérale auprès d'enfants, d'adolescents et d'adultes, que j'exerce aujourd'hui à Hong Kong. Je suis passionnée par mon métier d'accompagnement, mais aussi par la dimension de recherche, de formation continue et de supervision. Ce qui m'a conduite à exercer comme psychologue à Hong Kong relève de deux axes. Le premier est l'attachement que je porte au voyage, et tout particulièrement aux territoires chinois. Après une expérience seule de six mois à Taïwan en 2022, je suis tombée amoureuse de la culture, des paysages et de l'ancrage communautaire auprès des Français expatriés. Durant mes études, j'expliquais déjà à mes professeurs référents mon souhait de pratiquer à l'étranger. Le second est l'opportunité qu'a eue mon compagnon d'effectuer un master local à l'université polytechnique de Hong Kong. Je suis très reconnaissante de m'être lancée dans cette aventure avec un partenaire, et que nos rêves respectifs nous aient menés à un objectif commun d'installation professionnelle à Hong Kong.
2. L'expatriation est souvent présentée comme une expérience enrichissante, mais elle peut aussi provoquer une perte de repères, de la solitude ou de l'anxiété. Quelles difficultés psychologiques rencontrez-vous le plus fréquemment chez les expatriés ?
Effectivement, l'expatriation peut engendrer ces souffrances. On parle souvent de la préparation matérielle de l'expatriation, mais moins de ce qui relève de la projection psychologique. Il est difficile de réaliser pleinement, avant d'avoir vécu le déplacement géographique, si le statut d'expatrié, ce type d'expérience à l'étranger ou encore le lieu choisi nous correspond. Lorsque l'image que l'on s'était faite de cette expatriation rencontre la réalité, la personne fait face à un défi d'adaptation majeur. Notre cerveau est poussé à trouver de la familiarité dans les nouveaux environnements rencontrés, pour recréer du quotidien, des rituels, un sentiment de sécurité face aux changements importants de notre vie. Or, s'installer dans un autre pays, c'est justement reconstruire ses repères. Cela est personnel et subjectif, et non une performance objective. Une expatriation n'est pas aisée : choc culturel, éloignement familial, anxiété, crise identitaire, culpabilité… Ces difficultés peuvent également s'accompagner d'un sentiment d'illégitimité à exprimer ses souffrances. Ainsi, je rencontre le plus fréquemment des formes de clivage dans les situations d'expatriation vécues : un épuisement face à une adaptation permanente (banque, santé, école, immobilier…) ; des questions identitaires (changement de statut, de rôle familial, concessions allant jusqu'au sacrifice professionnel pour l'autre…) ; et une forte anxiété (incertitude administrative, pression professionnelle ou sociale…). Il est important de souligner que le mal-être psychologique n'est pas exclu d’une expérience d'expatriation : il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de « faire son expatriation », mais plutôt une écoute de ses ressentis pour être le plus en accord avec soi-même. Ne pas s'oublier !
3. Hong Kong est une ville particulièrement dynamique, exigeante et multiculturelle. En quoi son rythme de vie et son environnement professionnel peuvent-ils influencer l'équilibre psychologique des expatriés et de leur famille ?
Hong Kong est un territoire stimulant qui repousse les limites de chacun. Le rythme de travail y est très prenant (de longues journées et de fréquents « after-work »), brouillant l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. À cela s'ajoute une culture de la performance et de la compétitivité qui touche toutes les sphères : professionnelle, scolaire, familiale, sociale… Il y a une pression à l'excellence. Les expatriés, à Hong Kong, naviguent souvent dans une surcharge cognitive : bruit, foule, lumière, efforts linguistiques (anglais au travail, français à la maison, cantonais dans l'environnement ambiant)… Le système nerveux est saturé dans cette ville qui « ne dort jamais ». Dès lors, comment « décrocher » mentalement ? C'est là que peuvent émerger les addictions, la dépression (« je traverse un tunnel »), les troubles du sommeil, le burn-out… Et parfois des fragilités dans le couple ou la famille. Le manque de temps, la fatigue et le stress financier (le coût de la vie à Hong Kong est parmi les plus élevés au monde) affectent leur équilibre quotidien.
4. Les conjoints accompagnateurs peuvent mettre leur carrière entre parenthèses et perdre une partie de leur identité professionnelle ou sociale. Comment les aider à retrouver leur place et à construire de nouveaux repères ?
En effet, souvent dans un couple, l'un des deux a une opportunité professionnelle à l'étranger, et l'autre accepte de le suivre. Ce statut déséquilibré (« celui qui travaille » VS « celui qui gère la maison »), couplé à la vie professionnelle envahissante à Hong Kong, peut créer des tensions. La dépendance financière et administrative (visa de dépendant, assurance santé) engendre isolement, crise identitaire et perte de sens pour le conjoint accompagnateur. Il est donc essentiel de communiquer au sein du couple : cette installation à l'étranger est un accord commun, et chacun peut y poser ses conditions. Il est essentiel que chacun, dans cette expérience fondamentale de remaniement des repères qu'est l'expatriation, puisse se reconstruire à travers des projets, un statut et un soutien mutuel. La sensation de vide dans le présent et l'anxiété à l'idée du futur sont des signaux qui témoignent d'un manque d'épanouissement personnel. Les projets peuvent être associatifs (un engagement communautaire), professionnels (jusqu'à la reconversion) ou privés (s'occuper des enfants, cultiver des centres d'intérêt artistiques ou sportifs)… Pour le conjoint accompagnateur, il s'agit d'un investissement personnalisé et valorisant. Il est essentiel de préserver l'individuel au sein du couple, en communiquant régulièrement, afin d'éviter que la perte dans l'expérience d'expatriation ne devienne une perte de soi-même sans possibilité de se réinventer. Subir l'expatriation, lorsque ce n'est plus un choix, entraîne un « mode survie » mental fragilisant considérablement son bien-être psychologique.
5. Vous recevez également des enfants et des adolescents. Quels signes peuvent révéler qu'un jeune expatrié éprouve des difficultés à s'adapter à sa nouvelle école, à une autre langue ou à l'éloignement de ses proches ?
Tout à fait. Les enfants et adolescents expérimentent également une adaptation importante de leurs repères lors de l'installation de la famille à l'étranger. Cela s'ajoute à une période charnière de construction identitaire et de dynamiques sociales. Un jeune en situation de mal-être psychologique
peut présenter des changements dans son comportement habituel (agitation ou grand silence), une souffrance dans ses apprentissages (baisse soudaine de motivation, refus, faible estime de soi), des difficultés relationnelles persistantes (isolement, agressivité), ou encore des signes physiques (fatigue, maux de tête, troubles du sommeil)… Si les signes persistent, sont observables dans plusieurs contextes (école, maison, activité extrascolaire), ou si le jeune exprime sa détresse verbalement, il est alors recommandé de consulter un professionnel de santé. Les causes peuvent être multiples : l'expérience d'expatriation et l'adaptation à un nouvel environnement, ou/et des troubles (anxieux, neurodéveloppementaux, psychiatriques…) liés à l'enfance-l'adolescence. Les deux sont intrinsèquement liés, afin d'analyser l'individu dans sa globalité.
6. Vous accompagnez notamment des personnes confrontées à l'anxiété, à la dépression, au deuil ou à l'épuisement professionnel. À partir de quel moment conseillez-vous de consulter un psychologue plutôt que d'attendre que la situation s'améliore seule ?
Malheureusement, il me semble que beaucoup de personnes s'efforcent de traverser seules leurs difficultés avant de prendre la décision de consulter un psychologue. Or, parfois, attendre n'est plus une option pour améliorer son bien-être psychologique : lorsque l'anxiété gagne du terrain, elle peut mener à une dépression ; lorsque le burn-out s'installe, il peut isoler la personne ; ou lorsque le traumatisme d'un événement est refoulé, il peut ressurgir brusquement. Consulter n'est pas un signe de faiblesse, mais bien de courage. Il est important d'être à l'écoute de soi : un ou plusieurs symptômes perdurent dans la durée (depuis plusieurs semaines), sont envahissants (ruminations, crises d'angoisse, sentiment de vide, idées noires…), traduisent un changement de comportement (sommeil, appétit, travail, relations, détachement…), et/ou des atteintes corporelles (eczéma, migraine, nœud dans l'estomac…).
7. Vous intervenez également auprès de personnes présentant un TDAH ou un trouble du spectre de l'autisme. Quels défis particuliers l'expatriation peut-elle représenter pour ces profils et pour leurs familles ?
J'accompagne effectivement des enfants et adolescents souffrant de troubles neurodéveloppementaux, tels que le TDAH et les troubles du spectre de l'autisme. Le plus grand défi lié à l'expatriation pour l'accompagnement de ces souffrances neuropsychologiques est le manque de connaissance des ressources disponibles : le système de santé diffère de celui de la France, et il peut être complexe de trouver des professionnels de santé spécialisés dans ce domaine, un milieu éducatif adapté pour le jeune, ou des structures de soin dédiées. Ce qui était aménagé dans le pays d'origine est à reconstituer à l'étranger (les routines, le réseau de soin, l'environnement sécurisant), créant deux adaptations simultanées pour le jeune : culturelle et neurocognitive. De plus, une ville comme Hong Kong met à rude épreuve la concentration et la gestion des émotions, favorisant, par son milieu hyperstimulant, l'inattention, l'impulsivité et la surstimulation cognitive. En se tournant vers la communauté française et ses organisations d'aide aux expatriés, les parents pourront être informés des ressources disponibles afin d’être accompagnés sur ces questions spécifiques.
8. Quel conseil essentiel donneriez-vous à un expatrié ou à une famille internationale qui traverse une période difficile, mais qui hésite encore à demander un accompagnement psychologique ?
Le bon moment pour consulter, ce n'est pas quand tout s'effondre, après avoir essayé de tenir à tout prix face aux difficultés. L'hésitation est tout à fait compréhensible (« ça va passer », « je devrais m'en sortir seul », « les autres y arrivent »), mais il y a autant de raisons de ne pas aller bien qu'il y a de personnes dans le monde ! Ce que vous traversez est personnel, intime, et le doute témoigne justement d'un besoin réprimé de vous exprimer sur ce que vous vivez. Les symptômes, ces signaux de mal-être psychologique, sont le résultat d'une charge mentale trop importante : votre corps et votre esprit vous parlent ! Ce ne sont pas des déficiences, mais des stratégies de défense face à votre souffrance psychologique. Une première séance, ne serait-ce qu'un appel à une ligne d'écoute ou à un psychologue, ne vous engage pas dans une thérapie de plusieurs années : elle vous permet d'ouvrir une porte pour prendre soin de vous. L'expatriation est une expérience qui bouscule. Vous n'avez pas à traverser seul vos difficultés du quotidien.